Après les crises en Tunisie et en Égypte, les évènements en Libye accentuent la pression sur le marché pétrolier. Existe-t-il un risque de pénurie ? Quelles réponses possibles ? Quelles évolutions peut-on envisager ? Quels impacts sur l'économie ? Les réponses d'IFP Energies nouvelles.
La Libye représente une production de 1,6 Mb/j et des exportations de l'ordre de 1,4 Mb/j. En terme de production, c'est environ 5 % de l'offre OPEP (29,5 Mb/j) et 1,7 % du total mondial (88 Mb/j). Les évènements récents dans ce pays, qui ont débuté le 15 février, impactent désormais la production dans des proportions évaluées entre 30 et 70 % suivant les sources. L'Europe, qui importe la quasi totalité du brut libyen, est la zone la plus touchée : son niveau de dépendance vis-à-vis de la Libye est assez marqué, de l'ordre de 20 % pour certains pays (Italie, Irlande, Autriche) et autour de 15 % pour d'autres (Suisse, France, Grèce).
Face à ce recul des exportations libyennes, deux types de réponses sont possibles. La plus immédiate repose sur les capacités disponibles de production au sein des pays de l'OPEP, estimées par l'Agence Internationale de l'Energie (AIE) entre 4,9 et 5,4 Mb/j. L'Arabie Saoudite, qui détient l'essentiel de ces marges avec 3,5 Mb/j, a clairement indiqué sa volonté de les utiliser si nécessaire. Ainsi, même dans l'hypothèse d'une baisse plus prononcée de l'offre libyenne, ces volumes seraient suffisants pour approvisionner le marché. Le problème de la qualité différente des bruts de substitution (plus lourds et plus soufrés par rapport au brut libyen) nécessitera toutefois une adaptation des raffineries concernées.
L'usage des stocks, en particulier ceux des pays industrialisés, peut également répondre à des difficultés dans certains pays. Les pays membres de l'AIE détiennent au total 90 jours de stocks, dont des stocks gouvernementaux qui permettraient de remplacer l'offre libyenne pendant plus de 2 ans.
Le prix du pétrole réagit par anticipation : l'évolution des cours du Brent de 90 $/b à la mi-décembre à 100 $/b début février reflétait ainsi le risque de contagion dans la région. Ce risque est devenu réalité avec les mouvements au Yémen, à Bahreïn et bien sûr en Libye. L'impact sur la production libyenne n'a fait que renforcer la tension, poussant ponctuellement le Brent à 120 $/b au cours de la journée du 24 février.
Les tendances à venir dépendront bien entendu de l'évolution de la situation en Libye. Mais les regards se tournent désormais vers l'Algérie, et aussi vers l'Iran, voire l'Arabie Saoudite. Les décisions politiques (levée de l'état d'urgence en Algérie) ou économiques (36 milliards d'aides sociales et 15 % de hausses de salaires en Arabie Saoudite) montrent une volonté d'éviter des mouvements de contestation. Cependant, personne ne peut exclure une extension à ces pays de la contestation qui repose sur des revendications autant sociales que politiques. Tant que ce scénario de déstabilisation plus large, susceptible d'ailleurs de toucher d'autres pays hors Moyen-Orient, ne sera pas écarté, le prix restera sous tension à plus de 100 $/b.
Nous sommes dans une zone sensible pour l'économie mondiale. La baisse de 2 % en une semaine de la bourse américaine traduit cette inquiétude. 110 $/b c'est 30 $/b de plus par rapport à la moyenne des prix du pétrole en 2010. On peut estimer l'impact lié aux importations de pétrole à 0,7 % du PIB des pays industrialisés, dont le niveau de croissance, en particulier pour l'Europe et le Japon, reste assez faible. Rappelons également l'effet inflationniste, qui touche le pouvoir d'achat des ménages et qui est susceptible de faire pression sur les taux d'intérêt et donc sur la croissance.
Il convient enfin de souligner les risques de tensions sociales dans les pays émergents dans un contexte général de hausse du prix des matières premières.
Soulignons tout d'abord que le secteur des transports au sens large est déjà directement impacté. Ainsi, les prix de l'essence à près de 1,50 €/l et du gazole autour de 1,30 €/l ont progressé de respectivement 10 et 14 % depuis début août, alors que le pétrole a gagné 25 % dans le même temps (données entre le 6 août 2010 et le 18 février 2011). La hausse pour le brut est désormais de 40 % au 24 février 2011.
La baisse des livraisons de la Libye, qui ne représente que des quantités limitées (4 % des importations européennes), n'a pas eu d'effet significatif à ce jour sur les approvisionnements gaziers européens. Seule l'Italie qui dépend à hauteur de 13 % de ce pays doit réorienter en partie ses approvisionnements.
Le prix du gaz naturel en Europe, qui est pour une large part indexé sur le prix des produits pétroliers, suit une tendance haussière qui devrait se renforcer avec les prix actuels. Il convient également de souligner que les conditions d'approvisionnement de l'Europe en gaz et le prix court terme pourraient être significativement affectés en cas de tensions en Algérie.
Tant que la situation ne sera pas stabilisée, les prix du pétrole resteront très volatiles : risque de forte hausse bien sûr mais aussi retournement marqué si la demande pétrolière ou la croissance économique mondiale devait pâtir de ces évènements. La situation actuelle pèsera sur les investissements dans la région, en particulier en Libye qui projetait de porter sa production à 3 Mb/j.
Globalement, le risque de tensions durables reste un scénario qu'il convient d'envisager. Après l'expérience de l'envolée des cours de 2008 et le séisme géopolitique actuel, la transition énergétique au cœur du projet d'IFP Energies nouvelles apparaît plus que jamais d'actualité.
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